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Résumé:
L'école de la finance
Une fois en Europe, il y avait une fille de neuf ans qui
était pleine de mystère. Certains disaient qu'elle
était butée. Bon, ce n'était tout de même
pas de l'autisme, seulement Roxane restait hermétique,
vraiment hermétique, aux sujets qui ne
l'intéressaient pas. Elle se refermait et ensuite il n'y
avait plus rien à en tirer. Dans la cour de l'école,
les conversations allaient bon train sur la spéculation
financière, et là typiquement c'était un sujet
dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler. Elle
ouvrait la bouche, aucun son ne sortait, une vitre en verre
ultra-épais la séparait des conversations, elle
tournait la tête et allait jouer plus loin. Ses copains se
laissaient à chaque fois surprendre par sa brutalité
intransigeante, ils se sentaient jugés, ils avaient
l'impression qu'elle n'était pas de leur avis sur la
finance, ou que, carrément, elle n'avait pas d'avis. Les
enfants étaient d'autant plus surpris par cette
réticence qu'ils avaient, depuis quelques années,
pris l'habitude du travail d'équipe, ils avançaient
ensemble. «On n'est plus à Wall Street dans les
années 80, avaient-ils coutume de dire. L'époque est
finie où on travaillait seul en psychopathe, où
l'instinct, la coke et les individualités menaient la
danse.» De fait, ils s'entraidaient, s'échangeaient
beaucoup d'infos, se faisaient passer graphiques financiers,
dépêches de l'AFP et résumés d'articles des
Échos ou du Financial Times. Bien sûr, ils
étaient encore petits, ils n'étaient qu'à
l'école primaire ; aussi ils ne tenaient pas longtemps
avec les analyses vraiment prises de tête, ils avaient
tout le temps envie de déconner. Certains jours où
ils avaient du mal à anticiper le marché, ils
disaient : «Quel après-midi pourri ! Si ça
continue, je vais devoir vendre un de mes apparts à Cannes
pour renflouer mes comptes de trading !» Ils avaient
besoin de se défouler, même s'ils avaient conscience
que le sujet était grave, même si quelquefois ils
étaient soucieux et demandaient à la maîtresse :
«Maîtresse, le but des banquiers, c'est de ruiner
tout le monde ou quoi ? - Juste les petits comme toi,
répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se
crée, tout se transforme. Et eux ils doivent se faire de
gros bénefs. En plus, expliquait la maîtresse, ils
peuvent te fourguer les produits merdiques qu'ils ont
inventés et travailler avec des infos
privilégiées en utilisant leurs fonds propres. Donc
on peut pas lutter... c'est comme ça.»
Ce roman se donne moins comme un récit que comme un
dispositif ludique ou une installation d'art contemporain avec
ordinateurs et vidéos, lesquels sont devenus, tout autant
que les écrans de la fiction, des miroirs du réel.
Nous n'avons sur lui d'autre prise que celle-ci, semble-t-il :
" Nous ne pouvons demeurer à l'intérieur des choses,
même si elles sont notre plus grand amour (...). Nous ne
pouvons pas nous attarder. Impossible, même si la joie
nous envahit, de tenir en place sur un flanc de montagne pour
regarder le lac brillant dans la nuit. " Aussi bien, nous ne
lirons pas ici un de ces romans où tout tient et se tient
; son encre n'est pas une huile injectée dans les rouages
grippés du monde. La fiction du réel ordonnée
par la littérature ne fait plus illusion. Mais si
Emmanuelle Pireyre se moque férocement de ceux qui
persistent à y croire, elle sait pourtant que l'on peut en
avoir la nostalgie, comme du paradis perdu...
Dans le monde des fées, l'impossible se produit tout le
temps et, en plus, personne ne s'en aperçoit. C'est
même la définition du terme
« féerie », un monde où le
merveilleux est monnaie courante ; nous y sommes, semble
dire Emmanuelle Pireyre, qui entreprend de nous le faire
toucher du doigt dans un livre comme elle a l'habitude d'en
faire, profondément juste et totalement
décalé...
Le livre est déroutant, à mi-chemin entre le roman
et l'essai, qui explore l'esprit de ce début de
siècle avec sept parties en forme de collages. On y trouve
un peu de tout, des schémas, des photos et une petite
fille qui a son mot à dire sur la finance. Un pari
osé, mais réussi, par l'auteur qui dévoile un
vrai talent pour la composition et l'expérimentation
formelle. Un ovni littéraire, jamais hermétique,
souvent drôle et toujours pertinent. (Grégoire
Leménager - Le Nouvel Observateur du 1er novembre 2012 )
On pourra voir, dans cette succession de sept histoires, une
satire enjouée de l'omniprésence des réseaux
sociaux, mais aussi une description parodique des
stratégies de management mises en place dans les
entreprises. La construction du roman en déroutera plus
d'un, mais si l'on est sensible à la littérature
inventive, on ne pourra qu'apprécier la drôlerie du
propos. (Dominique Guiou - Le Figaro du 8 novembre 2012 )Extrait
Le vendredi du mois de mai où la vice-présidente du
gouvernement espagnol annonça que le nouveau code
pénal punirait les pratiques spéculatives qui avaient
fait plonger la Bourse espagnole, les enfants étaient
énervés. Ils avaient eu sport, ils n'arrivaient pas
à se sentir concernés, ils plaisantaient, se
bousculaient à la sortie du vestiaire. Ils disaient :
«Bon, en tout cas, on sait maintenant que les mecs de
Goldman Sachs iront pas en Espagne pour leurs vacances. Ni en
Grèce.» Ils disaient : «Ils s'achèteront un
pays avec leurs bonus.» (...)Revue de presse
Féerie générale est un livre sans leçon,
dont toutes les démonstrations n'aboutissent qu'à
prouver la belle santé morale de l'humour en temps de
crise. Puis aussi la nécessité de préserver
envers et contre tout " notre précieuse réserve de
récalcitrant ". (Eric Chevillard - Le Monde du 23
août 2012 )
Histoires vite dites, paroles toutes faites, idées
reçues volent en éclats quand Emmanuelle Pireyre tire
sous leurs pieds le tapis de la langue, avec ce livre
allègrement subversif, féerique, en somme. (Alain
Nicolas - L'Humanité du 4 octobre 2012 )