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Résumé:
« Ma mère s’appelait Edna Akin,
elle est née en 1910 ». L’incipit est
à l’image de ce court récit de Richard
Ford : incisif, minimaliste.
Deux éléments ancrent le texte dans la
biographie, dans la certitude : le nom, la date. La
suite de la phrase vient brouiller les faits et déporter
la biographie dans le flou de la fiction, du
« quelque peu
romanesque » :
« Ma mère s’appelait Edna Akin,
elle est née en 1910, quelque part dans le nord-ouest
de l’Arkansas – le comté de Benton
–, en un lieu dont je n’ai jamais su
l’emplacement exact ».
Le récit se construit donc sur
l’incomplétude, l’ignorance, pièce
par pièce : « la vie de ma mère,
je ne peux que l’assembler comme un
puzzle ». Richard Ford comprend ainsi que sa
mère a mené plusieurs vies, découpées
en « brèves périodes », il
reconstitue peu à peu une personnalité construite
sur le secret, des bribes de récits et une immense
absence, celle du père, mort alors que l’auteur
avait 16 ans. Tout semble trouver un sens à partir de
la révélation à 7-8 ans que sa mère a
une « existence publique », une vie en
dehors de lui et de la maison, qu’elle est
« une ravissante brune d’un mètre
soixante-cinq ». C’est un itinéraire
qui se donne à lire, celui des parents, nomades, celui
de la découverte, de la volonté de percer un
secret, un cheminement dans et par l’écriture de
la mère.
Le récit est un trop plein d’amour et un
manque fondamental, une histoire
autre, « j’ai essayé
d’inclure tous ces souvenirs dans mes romans.
J’ai écrit tout cela et je l’ai
oublié. J’ai raconté des histoires. Mais il
y a d’autres souvenirs, toute une vie au
passé ». Ce passé que Richard Ford
recompose, cette vie aux côtés de sa mère,
la séparation liée à l’âge
adulte, les douleurs, la maladie, l’amour immense
malgré les incompréhensions mutuelles. Sa
mère qui observe ses « efforts pour devenir
écrivain, sans les comprendre
vraiment ».
L’incomplétude demeure, le vide, pendant
la vie de la mère, après sa mort :
« quelque chose qui tient à l’essence
de la vie ne se dit pas clairement à travers ces mots.
Il n’y a pas assez de mots. Il n’y a pas assez
d’événements. Il n’y a pas assez de
mémoire pour rendre une vie de manière
fidèle et exacte ». (
Something, some essence of life, is not coming clear
through these words. There are not words enough. There is
not memory enough to give a life back and have it be right,
exact.)
Entre roman et fiction se construit un sublime
portrait de femme, de mère. En un texte bouleversant
dans sa brièveté, sa densité, sa pudeur.
Ma mère a la beauté des points de
suspension, entre amour et douleur, manque et désir de
dire, de comprendre, de connaître.